dimanche 21 mars 2021
Je viens d'entendre une émission où on a loué aux cieux le pragmatisme anglais. On a parlé aussi de son manque de complexes par rapport au privé (versus publique).
Sachons qu'à l'université d'Oxford, où des chercheurs ont développé le vaccin qui marche (plus ou moins!), c'était du public. Que les universités d'Oxbridge (d'Oxford et de Cambridge) sont surtout de renommé mondial pour leur «blue sky research» (recherches en humanités et science fondamentale et théorique sans application immédiate commerciale). Sachons que ce sont des universités très indépendantes du pouvoir, si ce n'est que pour leur taille, leur longues traditions d'autonomie historique et le fait qu'elles sont positionnées à une bonne distance du capital du pays.
J'ai une autre explication que le pragmatisme anglais pour expliquer l'apparente réussite de la stratégie anti-covide anglaise. C'est qu'elle a développé l'antidote au dogmatisme. La tolérance politique, c'est la reconnaissance qu'il peut exister des fortes oppositions et qu'il faut les accommoder. Le sport et le fair play sont des techniques vertueuses pour tourner la compétition en jeu – pour diminuer le rapport de force, à l'égal du fameux humour anglais. Et l'existence d'une pôle intellectuelle d'une certaine taille permet qu'il existe des rapports de raison.
Voilà ce qu'il en est du soi-disant monde anglo-saxon. Les stéréotypes promulgués en France grincent terriblement avec la réalité. Quelle est la correspondance avec la culture américaine là-dedans? Très peu, sauf si cette culture est aussi celle de l'Europe et parfois celle du monde entier. Bien sûr qu'il y a universalisation des modèles, imitation sur imitation, mais c'est l'œuvre du paresseux intellectuel de leur donner des appellations d'origine, là où il n'y a aucune originalité. Je cite Picasso, d'après Bernard Maris: «On copie, on copie … Et un jour on fait une œuvre!»
En ce qu'il en est d'Astro-Zeneca et de l'instinct pro-privé particulier à l'Angleterre, il est une évidence que ce n'est pas particulier à l'Angleterre. Peut-être la modularisation, en entités qui indépendamment poursuivent leur chemin, plutôt que d'être emmêlés dans des chaînes d'autorité jacobine, y a compté pour quelque chose. Peut-être le rapatriement d'eurocrates anglais compétents, avec le Brexit (il y en avait et il y en a encore des tonnes, surtout dans les sphères légales et du lobbying) a eu son double-effet sur la capacité de passer à l'acte. En tous cas, c'est avec une certaine schadenfreude que l'on peut observer le désarroi des étatistes européens, qui parlent de l'Europe comme si l'Angleterre n'en faisait pas partie (dans leurs rêves), pour ensuite être exclus de la réussite anglaise. Bien fait pour leur gueule. Il faut savoir choisir. Il faut être cohérent, cogent même.
S'il est important de comprendre la culture du pays qui a la plus longue tradition de vivre l'époque moderne, sans s'y laisser prendre totalement, c'est parce qu'il peut y exister des accommodations à la modernité susceptibles d'adoption dans d'autres pays, à leur profit. Ici, nous parlons de pluricultures – le fait d'accommoder, tant bien que mal, plusieurs cultures au sein de la même communauté démocratique.
Il est compréhensible que l'on emploie des stéréotypes nationales d'autres pays pour enfoncer le clou et assener des coups dans son propre pays. Mais la presse nationale française a des devoirs de dire ce qui et vrai. Manifestement, autant en France qu'en Angleterre, avec des populations comparables et énormes, nous parlons de multiples cultures. Le raccourci «les anglais» pensent, «les anglais» font est tout simplement contrefactuel, dans presque tous les cas. C'est justement ça la nature de l'Angleterre. La tolérance de l'existence de la pluralité – jusqu'au point de la sécession. Bien évidemment cela n'a pas toujours été le cas, mais il faut quand même reconnaître que nous sommes depuis la Renaissance – certains diraient depuis la conquête normande, gouvernés par une monarchie qui n'est pas anglaise, mais européenne.
Une allégorie pour bien comprendre ce phénomène est «Le Seigneur des Anneaux» - les romans, pas le film, et la position initial du Hobbit dans le Shire. Il faut savoir que l'auteur, Tolkien, a été dans les tranchées de la première guerre mondiale, qu'il est d'origine germanophone, qu'il a passé son enfance essentiellement très proche de la ruralité anglaise et que, tout comme Lewis Carroll, il a été enseignant a Oxford. La manière de raconter les histoires, autour d'un feu, chez lui, avec des collègues et des étudiants de son entourage, est l'une des clés du succès académique anglais. Quelque chose de tout bête, tout simple, la «collégialité».
Le «Mainland» (la terre principale) pour les Anglais, c'est l'île d'Angleterre. Le «Continent», c'est l'Europe continental. Si on dit «en Europe» c'est pour dire au niveau européen, où à l'extérieur du pays, sur le Continent donc, c'est quand même un peu logique. On est pourtant – et évidemment – européen, tout comme les états unis est européen. Et l'Europe, à son échelle fractale, est définie par le fait qu'elle est pluriculturelle et plurilingue.
Les états unis ne correspondent pas à l'Angleterre, mais plutôt à la France, territorialement et institutionnellement – de par sa géographie continentale mais aussi parce qu'il est, démographiquement, imprimé par toutes les cultures de l'Europe, beaucoup par les germanophones, les scandinaves, les russes, les grecs, les italiens, les français, ... mais qui le saurait, comme en France.
Chaque état fédéral est dans un rapport transsectionnelle avec le centre, sauf les états côtières qui font office de centre, la Californie et la Nouvelle Angleterre, y inclus NY State et Ville. Il y a des graves problèmes avec le léviathan de l'administration centrale – et l'homogénéisation de l'identité américaine, souvent sectorielle (blancs, noirs, latinos, Silicon Valley, rednecks). L'état fédéral est en réalité partout.
En France, on a décidé de faire le coup de grâce à l'identité bretonne, assez récemment quand même (1942-6 il me semble). Pareil pour les Basques, les Marseillais, les Catalans, les Vosgiens, … Tant pis pour nous, qui vivons en France, on en est moins riche et moins libres. Comme aux états unis, les identités stupides règnent, les ruraux, les parisiens, les sous-développés du Sud avec leur «caractère». Ces identités hyper-simplifiées, manufacturées par l'élite condescendante, permettant de justifier l'état jacobin et laïc, pour «y mettre un peu d'ordre», de justice. Mais observons un peu … le résultat est qu'il y en a de moins en moins, de justice et d'ordre.
De telle manière que la campagne française est une vaste deuxième chambre législative, sans pouvoir, desservant la classe politique parisienne. Il est difficile de savoir pourquoi le prolétariat français ne réagit pas avec fureur à la visite du salon de l'agriculture par le président, chaque année. Il est difficile de savoir pourquoi ils acceptent de jouer le rural, avec sa paille label rouge à la bouche pour les touristes. S'ils étaient vraiment bien dans leurs bottes, ils ne feraient pas ça. Il s'en sort que l'humiliation réciproque est un genre de jeu national.