dimanche 28 mars 2021
Je me croirais dans un camp de rééducation chinois – c’est comme Mao II.
La femme de Mao d’office me regarde avec une malveillance à peine dissimulée. Peut-elle me dominer ? Suis-je assimilable à son fief ? Son adjudante, angulaire, se maintient droite et rigide à ses côtés. Le métier d’interrogatrice s’étudie.
Je me trouve dan le réfectoire. Comme on est en plein crise Covid, il est vide et nous sommes assis des deux côtés d’une grande table d’état majeur au centre. L’entreprise zombie se porte plutôt bien, s’ayant accrochée des contrats de travail précaire pour entretenir son chiffre d’affaires. Comme presque toute entreprise en secteur rural, le profit est dans les subventions et pour faire tourner les subventions, il faut faire tourner la boîte, coûte que coûte.
Je n’ai pas encore appris que la réputation de cette entreprise rivalise celle de Kokopelli (le livre écrit dessus s'appelle « Je ne pointerai plus chez Gaïa ») pour les abus du personnel. Qu’y-a-t-il avec ces entreprises prétendument écologiques pour générer une telle infamie ?
Disons qu’au cours de mon contrat de travail (un jour de travail par semaine au salaire minimum [76 euros], limité à 100 heures de travail total, dispositif PEPS), j’ai eu la réponse à cette question tout au moins en ce qui concerne l’organisme pour lequel je travaille. Lorsque le travail est de faire semblant de travailler, la déficience du management s’expie sur les employés. Toute velléité de compétence d’en bas doit être supprimée, pour ne pas miner la fragile autocratie. Il y a des fiches pour tout – subornez-vous !
La modernité a une faille. C’est que des gens comme moi, même s’ils ne sont pas d’accord avec l’idée, peuvent trop facilement utiliser l’expression « la version moderne ». La version moderne d’une société Dickensienne. Les camps de concentration de Mao Tse Tung. Que disaient les romains – ont-ils inventé la modernité ? En utilsant le béton partout, en créant les premiers grands HLMs, en faisant leurs routes? En termes de camps concentrationnaires, c’est peut-être les pharaons égyptiens. Un camp de réfugiés dans le désert doit ressembler, de tout temps, à un camp de réfugiés dans le désert. Finalement, il n’y a rien de moderne dans tout cela, l’histoire ne fait que de se répéter.
Si nous nous sommes sentis particulièrement bien assis dans la modernité de notre modernité, c’est que le monde d’avant était en noir et blanc. Chaque manifestation physique de notre époque, qui allait sous le nom d’industrielle, puis de post-industrielle, était « tout neuf ». Nous passions par dessus l’histoire.
Étant donné que ce n’est manifestement pas le cas, nous étions plutôt très arrogants – comme tous ceux qui se sentent supérieurs, si ce n’est que pour la raison sotte de l’ordre chronologique.
L’amorce de sketch d’un jour dans la vie, non pas d’Ivan Denisovich sinon d’un ouvrier dans une démocratie libérale moderne - qui se proclame adhérente et même originaire de l’idée des droits de l’homme, elle me fait penser à ce qui nous attend à l’avenir. Je ne fais qu’éprouver ce qui est le quotidien de la plupart de mes co-travailleurs en France, à toute échelle – c’est comme ça, ils me le disent, d’autant plus qu’ils sont plutôt d’accord que ce soit comme ça et que s’ils étaient les contre-maîtres, ils feraient pareil. Quant à l’idéal de l’écologie, elle est une fille à violer, à salir, à faire rentrer dans les normes de la soumission, rien de plus. Elle est, ou était, A Fish called Wanda. (No fish were killed in the making of this film : Donald Duck Trompe).
Là où les militants de l’écologie échouent dans leur compréhension du changement séismique, c’est que nos héritiers ont déjà largement accommodé ce qu’ils croient être une réalité inévitable. Cet inévitabilisme est intégral. Il s’applique à tout aspect de la vie. Là où nous disons « non , il ne faut pas que ça se passe comme ça, on résiste », on nous répond « cela s’est déjà passé comme ça ». « Les éléphants ne sont pas encore extincts ». « Ah bon ? Mais c’est prévu, non ? Il faut juste attendre un peu. » Même les mots sont assassins.
Dans le débat sur la résilience, le poison se répand – personne n’ose dire que le vrai sens stricte du mot en français n’est pas qu’on est élastique, capable d’absorber les chocs et rebondir, sinon qu’on a dépassé le point du rebond élastique et qu’avec quelques fléchissements supplémentaires, on va casser. La résilience est en effet un pacte suicidaire.
Avançons un peu plus vers ce monde à venir où, comme des surnuméraires Covid, on nous trie pour le droit à la survie. Les droits humains n’existeront plus, cela au moins est évident. L’égalité ? L’égalité des chances ? La pente glissante est telle que les mots ne veulent pas dire grand’chose. Dans les faits, le faits inaltérables, les droits ne sont pas égaux, et ils ne sont pas basés sur la justice sociale, au contraire.
Je pense à une émission sur la justice médiévale et le concept de l’ordalie, l’idée étant que Dieu fera que l’innocence ou la culpabilité seront déterminées par la preuve du combat. Dans l’Inquisition, la torture utilise une logique similaire. On a du mal à encaisser, même à comprendre, dans les pays progressistes, comment on a pu penser comme ça, parce qu’il nous paraît évident que c’est le plus fort qui gagne, sans que cela prouve quoi que ce soit.
Mais si, ça prouve quelque chose. Cela prouve que la force a toujours raison. Dans un monde mauvais, on doit gagner le droit à la survie, objectivement. Surmonter l’épreuve, c’est une bonne démonstration de viabilité. La vitalité, réelle ou imaginée, elle compte, elle fait partie de la comptabilité, elle est « vraie ».
La résistance déclarée des médecins au concept du tri ouvert des malades, pour le droit d’accès à des techniques qui peuvent leur sauver la vie, a toujours été une grande dissimulation – ils n’ont jamais cessé de trier de cette manière. Les critères n’ont jamais cessé d’être eugéniques. Là où le bat blesse, c’est lorsqu’ils doivent le déclarer, ouvertement, parce que la visibilité est telle qu’ils ne peuvent plus le dissimuler. Ils ferment des lits opératoires pour installer un patient Covid, un jeune accidenté de moto arrive – ils ont le choix d’arracher les tuyaux au vieillard qui ne peut plus respirer et tenter de sauver le jeune homme, ou non. Qu’est-ce qu’ils font ? D’habitude ces choses se font dans le non-dit – on dit plutôt, « vous venez dans deux mois », sachant que sans intervention immédiate, le prognostique est mortel. Ou bien - "on va lui chercher un lit d'urgence" - et ils le cherchent vraiment, par téléphone, d'hôpital en hôpital, avec l'hélicoptère en attente, deux heures après ils le trouvent, sauf que, bon, il est déjà mort. Ils ont essayé - ils n'ont pas trahi leur vocation, quel relaxe ! Il y a plein de manières de contenancer la mort de l’amour propre (There are many ways to quit your lover, Paul Simon).
L’ajustement impliqué, pour la politique en général, est important, il faut l’enregistrer. « Quoi qu’il en coûte » peut être la phrase qui a fait perdre les élections à Macron. A une certaine distance devant nous, la fausse adoration des enfants qui nous est doctement obligé à présent peut s’évanouir – c’est après tout un phénomène historiquement récent. Les groupes d’affect – certains disent « affinité » sans guère changer le sens - ne cessent de croître en légitimité politique – nous les croyons plus humains que la logique froide, numérique et étatiste, mais en termes politiques, ils se révèlent plutôt le résultat d’un chaud calcul social d’intérêt personnel. Leur intérêt épistémologique est surtout d’accommoder l’abandon de toute prétention à l’égalité et à la justice universelles.
De cette manière nous nous préparons à marcher dans le vallon de la mort annoncée. Ce qui est intéressant est de noter la coïncidence d’analyse entre les différentes ailes de l'oiseau politique. Les libertaires ont beaucoup en commun, objectivement, avec les chasseurs, ils chassent sur les mêmes chasses gardées. S’il y a conflit entre néo-ruraux et chasseurs, c’est qu’ils ont tous deux compris qu’ils veulent sortir vainqueurs dans la possession du même territoire. L’assimilation va très vite. Ce sont les écolos les grands perdants, ni néo-ruraux ni chasseurs veulent que leur domaine devienne le champs de bataille des grandes idéologies. Une fois établis, ils constatent que ce qu’ils veulent surtout est qu’on leur foute la paix, "chez eux". Libertaire est propriétaire.
On peut critiquer cette manière de voir la chose, mais pour décoincer un paysan français de son terroir il faut plus que des paroles. La zonification physique du territoire français est en plein essor. Cela fait partie d’un phénomène global : « the land grab », c’est-à-dire l’accaparation, par les riches, de toutes les terres possibles et l’expulsion de tous les pauvres qui s’y trouvent. Les groupes d’affinité, dans ce contexte, prennent la forme d’un militia qui trie et qui tire, à la porte d’entrée pour ainsi dire, les postulants à une vie rurale, dans chaque commune. Un peu à la guise des états Unis qui, à la fin du dix-neuvième et au début du vingtième siècles, faisait le tri, devant la statue de liberté, pour renvoyer en Europe tout activiste de gauche connu ou soupçonné qui cherchait à immigrer.
On peut le concevoir de la manière suivante. Il y a deux manières de résoudre le conflit, l’une par l’acceptation, l’autre par l’élimination. Un groupe de babas à la campagne où on dit « nous sommes tous d’accord et joyeux » a sûrement éliminé de son sein tous ceux qui ne l’étaient pas – et qui ne sont pas là pour en témoigner. Si de telles procédures prédominent, on se trouve plutôt dans une situation fasciste que libertaire, puisque la dissension n’est plus possible. La fermeture de la campagne et l’emprise de riches totalitaires est à ce moment-là presque inévitable.
C’est ce qui est en train de se passer. Avec humour ironique, on peut observer que ce n'est absolument pas la réalité rurale que les citadins veulent voir d'en face. L'herbe plus verte de l'autre côté doit rester toujours plus verte. Mais pour cela il faut s'y immiscer, les yeux plein ouverts. Il faut aider la campagne à revivre, à debattre sans peur.