mercredi 21 avril 2021

Écologie sociale

Bertrand Picard, téléphone sonne

« Solutions technologiques »

Expert des forêts France Culture, débat de midi

« Laissons les arbres se débrouiller, ils n'ont pas besoin de nous »

France Culture et France Inter nous rendent une radio de très mauvaise qualité écologique en ce moment. Elles rendent les vies des vrais écologistes pratiquants invisibles. C'est quoi un écologiste pratiquant ? C'est quelqu'un qui consomme – qui fait consommer au moins cinq fois moins d'énergie dans sa vie que la moyenne, s'il est en France. Je n'en connais aucun qui parle à la radio nationale.

Le problème de l'invisibilité est que cela (l'écologie humaine) ne peut se faire qu'en ayant une infrastructure qui la permette, et on ne l'a pas. On n'en parle pas. Je ne m'attaque qu'à ça.

Cela permet des singularités d'analyse. Le sujet des radios nationales bascule entre solutions techniques et adoration de la nature. De ce fait, on n'a presque aucune analyse sociopolitique de la géographie humaine. Que des experts en « nature » où en technologie verte. Rappelons-nous où nous en sommes. Quelque chose de l'ordre de 70 % des insectes détruites dans les 30 dernières années en Europe. Des vastes tractes de territoire avec le sol impacté, semi-stérile, vidée de vie. Le désert rural, pour les humains aussi. Je traduis : il faut de plus en plus d'argent et d'essence (diesel) pour vivre à la campagne.

En fait la radio décrit assez précisément la sociologie de cette catastrophe. D'un côté, les techniciens avec leurs machines – industrielles – de l'autre les amateurs de la nature, avec le désir que la nature reprenne le pouvoir, sans intervention humaine.

Dans les deux cas, c'est le désert qu'on produit. A l'échéance actuel du réchauffement climatique, ces deux forces vont continuer d'agir pour vider la campagne de toute interaction saine humaine.

Ils vont aller où les gens ? « Dans la nature ? » La nature leur étant interdite ? La « campagne », c'est une manière de décrire « la surface » de la terre. C'est cette surface dont dépend la vie – et les humains n'y sont pas. Ils ne la voient pas. Ils ne la touchent pas. Ils ne la connaissent pas. La campagne moderne est un phénomène tragique, si on la regarde de près, ou de loin. Autour de chaque maison, des arbres. Plus loin, des champs. Tout nivelé, pas une haie. Sec à pleurer, ouvert au plein vent. Que des morts, au bord de la route, incrustées dans la route. En fait, la seule nature qui reste, c'est auprès des maisons et le long des routes. Les humains, ils aiment être à l'ombre, quand il fait trop chaud. Ils laissent pousser des arbres. Les tracteurs n'aiment pas les arbres – ils les arrachent.

Donc il y a une question toute naturelle qui se pose – comment faire que le gens se réintègrent à la nature, sans la détruire, en la faisant fleurir ? La réponse est aussi simple – ils viennent là-dedans en tant qu'humains – sans leurs machines.

Si nous retournons aux thèmes médiatiques – aux thèmes prétendument écologiques, observons qui parle … ce sont des gens qui vont en avion aux tropiques, qui créent des machines qui vont loin …

C'est comme si on voulait tout faire sauf briser le modèle – comme si on voulait éviter surtout de se poser les vraies questions, comme si on voulait créer des magnifiques diversions juste pour éviter de parler du sujet.

Mais le sujet, c'est vraiment ça – comment faire qu'on soit surtout des êtres humains, et pas des véhicules, des personnes qui se parlent et qui se touchent, et pas des portables et des ordinateurs. Et si on tue les forêts des tropiques, c'est surtout pour nous alimenter et nous fournir des produits ici. Nous pouvons nous alimenter en faisant des jardins. Nous ne le faisons point.

Ici j'essaie de faire parler du gros du truc, de « semer » le périphérique. On parle du gros de ce qui compte dans la vie. On parle d'une petite ferme bovine de 30 hectares, avec une famille de 4 personnes dessus. 300 000 mètres carrés. En jardinage, il faut peut-être 500 mètres carrés pour fournir l'alimentation d'une personne – 30 hectares, cela fait 600 personnes, là où une famille de quatre vit.

On peut argumenter sur les chiffres, mais on a de la marge, là. 150 fois plus de personnes sur la même surface. Pour la voiture, le tracteur, le téléphone portable et l'ordinateur individuels, nous sommes prêts à tuer le monde entier. « L'exploitant agricole » s'y voit même obligé. N'oublions pas une seule seconde que les règlements et la loi nous OBLIGENT à tuer la terre, on marche sur la tête à ce point-là.

Il est peut-être important de noter que le vivant est adaptable – de sa façon, il est programmable. Donc le chien qui saute sur le siège arrière de la voiture lorsque son maître l'amène est parfaitement adapté aux véhicules – c'est sa culture. La génération de nos arrières grands-pères ne connaissaient pas les tronçonneuses et encore moins les débroussailleuses. Leurs scies, leurs haches et leurs faucilles duraient très longtemps et leur permettaient de faire le travail sans assistance mécanique. La plupart de ces outils en acier existaient à l'époque des gaulois – ils avaient déjà la forme moderne.

Pour le transport, nous avions nos pieds. Cela fait encore partie de notre culture, les gens savent encore marcher. Mais très peu.

Par rapport aux vrais problèmes écologiques, mettons le climat et la biodiversité, dans les prochaines années, la prochaine décennie, nous avons donc des vraies solutions. Notre culture milite contre, mais les solutions existent, pour le gros du problème. Il suffit juste qu'on soit un peu humain.

Pourquoi donc est-ce qu'on n'en parle jamais ? Les pieds sur terre, nous serions dans une position de mieux réfléchir sur ce que nous voulons et ce que nous ne voulons pas de la technologie moderne. Tout cet argent qu'il nous fallait pour alimenter les machines, comme les tracteurs et les voitures, si ces machines n'étaient plus là, en quoi nous priverions-nous? Si nous avions un hectare de jardin et le temps nécessaire pour le cultiver, au lieu de trente hectares de désert monoculturel, serions-nous plus pauvres ou plus riches ? Pour le prix d'un ordinateur, nous aurions de quoi manger pour l'année. A qui le bénéfice ?

Cela n'a pas été spécifié, mais en fait cet écrit est basé sur l'observation – des décennies. Des décennies de hérissons écrasés sur la route de chez nous par des « amateurs de l'Amazonie ». Jusqu'à ce qu'il n'y en ait presque plus. La lâcheté de l'homme au volant, qui écrase sans même le savoir des créatures qui ne sont pas à la taille de son véhicule. Lui, il « est » son véhicule ? Il est quoi ? Qui chasse avec des chiens en meute et des chevrotines, un brave gars ? Compétitif ? Intelligent ? Ou juste un brute ? Ou une autre question – comment l'amateur de la nature, est-ce qu'il propose de prendre la route mouillée la nuit, lorsque les salamandres sortent, pour frimer leur orangé ? Peut-être il pourrait marcher ?

Qui marche, à la campagne ?

En fait ces belles forêts de notre imaginaire sont dans nos écrans, tandis qu'autour de nous, il y a la dévastation de notre présence, dont on ne parle pas. Nos « héros » écologiques sont ceux qui ont fait le plus de kilomètres en avion pour nous faire venir les images dans nos écrans.

Des riches qui proposent maintenant de vider la nature de tout autre humain, pour y vivre eux-mêmes.

Comment serait-ce possible de maintenir une discussion intelligente sur notre engagement avec la nature dans de telles circonstances ?

Il m'arrive de penser qu'il y aurait intérêt à faire une note de bas de page pour expliquer l'apparente rancune – d'un écologiste contre les écologistes, d'un amateur de la nature contre les amateurs de la nature. En fait il y a un problème du faire semblant et du faire. Briser le consensus, faire qu'il existe d'autres polarités dans l'analyse, …. je prends l'exemple de la fameuse muraille verte en Afrique. Il n'y a qu'au Sénégal que cela a « avancé » un peu. L'expert des forêts interviewé sur France Culture a répondu avec ce qu'on peut appeler du mépris au questionnement de l'intervieweuse, sur la nécessité d'intégrer les gens locaux. Il a dit que ce qu'il faut, c'est des jardiniers.

Moi, je dirais que ce qu'il faut, c'est une absence d'experts qui parlent de la régénération de forêt primaire dans l'espace de 600 ans. On a dix ans, pour la crise climatique. Les paysans du Sahel, ils ont des fenêtres de temps encore plus réduites.

Je suis d'accord, par contre, qu'il faut des jardiniers – l'un n'empêche pas l'autre.

Mais l'indifférence patente du forestier qui s'occupe des forêts, et pas des humains, ou du techno-enthousiaste qui s'auto-convainc du superbe de ses solutions, il faut que ça cesse d'être la note dominante. C'est une question de confiance politique. Il faudra sans doute des armées pour permettre aux jardiniers de construire une muraille verte au Sahel. Il n'y a pas confiance – les gens sont bien obligés de défendre les siens – il n'y a aucune prise en compte, par les scientifiques et écologistes, de la réalité sociale de l'animal en question : nous. Ils se débarrassent du « nous ».

Et en fait ce qui crève les yeux, c'est que la solidarité et l'intelligence sociales sont du côté des gens qu'on propose d'ignorer. Les solutions techniques (« jardiniers, armées, fric ») c'est nous. Comme donneurs de leçon, des gens qui épandent de l'insecticide, qui se montrent très défaillants par rapport à toute solidarité humaine et cohésion sociale, qui ont déjà terriblement abîmé leur propre nature. Il faut parler aux esprit sensibles avec humilité, avec des actes de contrition.

Donc il faut un modèle de vie sociale et civique qui convainc – qui donne un sens de mouvement écologique intelligible, cohérent. Sinon chaque intérêt limité va défendre le sien, sachant que personne d'autre le fera. Les scientifiques et les experts suivent la tendance – ils sont loyaux à leurs domaines et leurs spécialismes – ils sont en plus récompensés, médiatiquement, pour cela. Mais ils devraient au contraire vivre eux-mêmes les vies basse-énergie, d'entropie négative, qu'il nous faut.

Être solidaires et pas contradictoires avec la vie qu'ils proposent. C'est tout un tissu de vie coopératif et communicatif qu'il faut créer, pour que la solidarité ait un sens.

Et lorsqu'on y vient, à cette réalité là, qui s'ouvre à présent devant nous, c'est le premier pas envers un constat de la réalité sur le terrain – notre terrain, sans écran. L'asphalte devant nous. C'est dans cet état d'esprit qu'on commence à rapiécer le paysage fonctionnel de sa vie. Les jardiniers, pour la muraille verte d'Europe, ils ne viennent pas de nul part. Déjà faut-il les reconnaître. C'est le même procédé de reconnaissance – d'ouvrir grand les yeux, de passer aux actes nécessaires, parce qu'on constate leur nécessité, qu'on se rend compte de sa propre incompétence, qu'on désire apprendre.

C'est à ce moment-là qu'on constate que les seuls à vraiment avoir les compétences nécessaires sont les pauvres – ceux qui n'ont pas pas « réussi » leurs vies, ceux qui n'ont pas de portable, qui n'ont même pas de maison ou de voiture. Que, tout comme pour la nature en général, la première chose qu'il nous faut est une infrastructure qui permet la réussite d'une vie écologique. C'est tellement simple.

Si l'on veut créer des réserves, créons des réserves pour les objecteurs de conscience écologique, pour ceux qui refusent de toucher aux mécanismes de notre auto-destruction. Faisons de toute la surface une réserve, soyons scandalisés de chaque crime écocidaire. La volonté, la joie de vivre, ce sont des valeurs vitales – jouons en faveur de cette vitalité.