mercredi 29 juin 2022
La Radio – une question de son – mais quel son ?
Le son amplifié
Selon un reportage à la radio nationale, une étude récente (2022) démontre une corrélation entre l’exposition au son amplifié et la sénilité précoce. On savait déjà, à travers l’expérience des ingénieurs du son, que travailler avec les décibels n’est pas sans conséquences auditives. Après deux ou trois décennies de métier, ils se trouvent souvent obligés à « égaliser » le son das leurs écouteurs pour qu’il correspond à l’audition normale. Cette dernière étude ne concerne cependant pas les effets de la détérioration physique de l’oreille, sinon les effets sur l’appareil cognitif, le nerf auditif, partie intégrante de notre cerveau.
Côac, côac : comment ça marche ?
Commençons avec l’effet Doppler et les corbeaux.
Il est connu que les corbeaux savent compter, jusqu’à 5, en tous cas – mais sans langage élaboré, les êtres humains ne font pas mieux …
En général, cependant, un corbeau émet deux croassements : « crôac, crôac », parfois trois, parfois juste un. Nous connaissons tous l’effet Doppler – c’est le fait qu’une voiture qui t’approche fait un son montant et lorsqu’elle s’éloigne, le ton va descendant, niaoooou ! C’est l’effet de la vélocité du son dans l’air plus la vélocité du véhicule.
Plus l’objet qui émet le son va vite, plus le ton change. Lorsqu’on atteint le mur du son, comme Concorde et tout avion supersonique, toute balle de fusil haute-vélocité, il y a un crac !
L’objet a rattrapé et dépassé l’onde sonore qu’il a émis dans l’air, ce qui crée une concaténation - une onde de choc. Le crissement des pneus sur l’asphalte, pareil, il consiste en plusieurs petites détonations d’air comprimé qui dépassent le mur du son.
Les corbeaux bougent en bande organisée. Les deux quarks qu'émet périodiquement chaque oiseau permet à la fois d’entendre le mouvement et la direction de ce mouvement. En termes mathématiques, c’est un monde vectoriel qui est ainsi créé. L’effet Doppler, le déplacement angulaire entre les deux côacs et le volume du son émis, tous contribuent de manière complexe à son calcul. Même l'orientation de sa tête et la force du vent vont enrichir sa perception. Pas mal, pour deux petits sons. Le sonar, chez les mammifères océaniques et les sous-marins, a une fonction similaire.
radiophonie
Lorsqu’on écoute la radio, le stéréo, le « high fidelity », même un enregistrement des corbeaux qui se disent « côac côac », on n’a plus cette information tri-dimensionnelle, on doit la reconstruire, à partir des paysages sonores connus. Mais qu’est-ce qui se passe, si nous ne les connaissons plus assez de vrai vie ? Dans un livre, on peut imaginer, mais avec l’audio-visuel, c’est la vision – l’imaginaire des autres qui impose son carcan. Les films se créent avec des "storyboards", des bandes dessinés qui deviennent des dessins animés, souvent préférés par les générations abbreuvées de "cartoons" et de jeux vidéos.
Les voix à la radio, même les livres audio, par contre, ont le mérite, comme les livres et les journaux, de nous permettre d’imaginer, de conceptualiser, à travers le seul sens de ce qui est dit. Un espace mental bien plus humainement abordable et tangible. Cela devient un peu plus compliqué, par contre, de comprendre, en écoutant la radio, ce qui se passe en studio, ce qui se passe au niveau du « paysage sonore ». On imagine, on fait des inférences, comme pour le téléphone. Tangible-abstrait. On a toujours aimé jouer avec les réverbérations acoustiques qui font rêver. En témoignent les orgues dans les cathédrales, les chambres d’écho, bénies soient les techniques d’autrefois !
Mais depuis l’arrivée du son réproduit et transmis, nous sommes tous sujets à un conditionnement nouveau, qui nous a d’abord peu impacté, par rapport à notre vécu réel, mais qui depuis les dernières années a tendance à dominer, à devenir monoculture. Et c’est une monoculture à très fort impact sur notre expérience somatique, à l’intégrité de notre détection du monde existentiel. D’accord pour le libre choix de chacun, mais dans quel cadre social, quel cadre sensoriel, quelle structure perceptive ?
Le choix du repli social, face au débordement venant des intrus qui à tout moment cherchent à saccader notre attention sans nous faire part de leur propre positionnement, crée un épuisement, une surcharge mentale sans répit.
On peut devenir « allergique » aux téléphones portables, aux réseaux sociaux – l’allergie étant le synonyme d’un abandon de l’effort d’absorption, de compréhension ou de maîtrise. On tente de créer des périmètres, sociaux, physiques et psychiques, là où, sinon, nous avons la sensation qu’à tout moment, toute personne sur la planète risque de faire intrusion sur notre intimité. Le pire, c'est qu'il devient impossible de s'en priver - la socialisation passe obligatoirement par là. Allergie et addiction, un enfer littéral qui crée une dissonance cognitive.
son social
Une fois habitué à une exposition régulière au son sans référence spatiale réelle, il peut être difficile de maintenir une intelligence auditive, dans toute son étendue, du réel. Les réseaux sociaux se composent de plusieurs addictes anonymes qui se contaminent. Les textos simplifient la cacophonie.
D’autant plus si on n’a plus beaucoup de socialisation physique et peu d'engagement. On n'enrégistre que des paysages, en voiture. La signalétique est écrite en gros, au bord de la route, c'est ce qui compte. L'audition se sépare du visuel, tous regardent vers l'avant.
Ou prenons la personne âgée isolée dans sa chambre à écouter la radio ou à regarder la télé, à longueur de journée, ce qui rélègue la voix entendue au statut de « bruit de fond » sans interactivité réelle, remplaçant les cris des oiseaux et les croassements des reinettes. Le "sens" de ces cris devient périphérique - mais où est le "centre" de son attention, de son "être là" ? Seuls les politicens, les chercheurs et autres "professionnels" du média peuvent en tirer un bénéfice actif, et encore ...
intoxication assurée
Et tous se trouvent sous le joug de la tyrannie sonore des machines. Cela peut concerner les écouteurs, les haut parleurs, où même tout son en endroit fermé – à la maison, dans les bureaux, les voitures ... Cela peut expliquer aussi la préférence de certains d’entre nous pour les fréquences basses, artificiellement enrichies et même, après le Covid, pour les vidéos-conférences ou les conversations téléphoniques.
langue humaine assiègée
Qui n’a pas expérimenté la coupure abrupte de l'attention de son interlocuteur lorsque le téléphone sonne ? Est-ce que les interruptions constantes du flux d'une conversation – imitatives des techniques publicitaires qui nous harcèlent – ne nous obligent pas à élaguer nos phrases, à ne parler qu'en expressions répétitives, en slogans préparés à l'avance ?
Tout son qui n’est pas « réel » est vastement simplifié, du point de vue sensoriel puis cognitif. Combien d’entre nous sont encore bilingues, encore des pratiquants de la complexité des échanges vocaux en temps réel ?
On peut vite perdre la main sur les interactions sociales physiques, sur le maniement du son social en vif et en direct, si l'on a longtemps été cantonné dans son appartement à parler avec des gens à distance. La vie au bureau est depuis longtemps en prise du « virtuel ».
Même le « burn-out » peut être en grande partie expliqué par ce genre d’analyse, si l’on rajoute au bilan de l’épuisement au travail la charge mentale d'être constamment disponible pour des intervenants à distance. C’est l’un des impacts des machines censées nous aider à communiquer.
La complexité des gestes, le non-dit, les pauses, la tonalité de la voix, les micro-expressions du visage, ont tendance à passer à la trappe. On veut des signaux forts, des grands sourires, des smileys, parce que l’on s’y est habitué, parce qu’on a moins confiance par rapport à sa performance rouillée « socio-physique ». Réseau social (virtuel) égale fatigue sociale (réelle).
Le social, l’envie de brasser avec les autres, devient surtout un désir dominant de décontraction, s’accompagne surtout de la beuverie et d’un fond sonore pénétrant qui ne permettent que peu de communication complexe. En ville et auprès des routes, les vibrations industrielles de fond sont omniprésentes et on s’y est peu ou prou adapté, à force. À la campagne on remarque donc le silence !
Quel dommage que l'on soit devenu à ce point insensible aux chants des oiseaux, aux vibrations de la terre et de l’air, qui portent leurs messages sur notre environnement, proche et loin.
Le transe, la méditation, la décentration, souvent induites par des résonances et des incantations, sont-elles des rémèdes où des adaptations forcées à l'absence de milieu ambient ?
Le travail en groupe.
– Il dit toujours « non, non, non ! »
– Mais dans ce cas il devrait proposer une alternative ?! »
Des climato-sceptiques se réfugient dans l'effondrisme, pour maintenir la barrière mentale ...
Lorsque quelqu’un se bloque le cerveau contre celui qui parle, il fait amalgame, comme on a tendance à faire par rapport à des intervenants d'un parti politique déprécié. Peu importe ce qui est dit, on va toujours dire « non ». On peut entendre ça, dans les conversations. C’est contagieux, cela produit des interactions stéréotypées.
alambiqué, éloquent, ... ou quoi ?
On dit souvent « non » avant que la personne ne termine ce qu’elle dit, ou pour l’empêcher d’articuler sa pensée (« parce qu’il y en a trop, et ça suffit »).
A moins de me tromper, ici un phénomène qui s’est généralisé assez récemment, ce zapping et ce channel-surfing sociaux, devenus des manips de l'interlocution systématiques. N'empêche que l'on trie depuis toujours ceux auxquels on prète attention, par des indicateurs comme l'accent, la manière de parler, le code vestimentaire, etc.
Les politiciens et les journalistes dans les interviews vifs et combatifs mènent le jeu. C’est la performance, l’agilité instantanée, qui sont mises en valeur. Le politicien écoute les questions harcelantes du journaliste, tout en continuant de parler, ne céde pas le terrain, donne parfois quelques bribes de reconnaissance aux questions.
Il faut beaucoup de doigté et de clarté pour mener à bien cet exercice bien particulier du débat. La reflexion profonde qui donne leurs vérités aux paroles est à peine là. Et tout à un débit digne de rappeur, laissant peu de traces indélibles. De là le besoin du slogan, des beaux mots qui rendent captif ...
Dans la mesure que l’on entend des échanges verbaux à sens réduit, on écoute moins la substance de ce qui est dit – ou pas du tout. On pouvait s’y attendre. La politique du chiffre, où il n’y a que le vote qui compte, le système électoral où l’on vote toujours contre, toujours pour le moindre mal, y mènent. On écoute la « qualité » votive du politique, les mots clés pour ne pas dire "éléments de langage" qui dirigent son allégeance, en majorité affective. On s'immunise contre le sens de ce qu'il dit, l'élu, l'administratif, avec sa langue de serpent, rien ne percute.
Les gens ont soif du réel, besoin de relier les actes aux mots. Faute de quoi le faire, ils ne se fient qu'aux actes.