samedi 27 mars 2021

notes sur naomi klein : «Tout peut changer: capitalisme et changement climatique» (2014)

Première observation.

On sent le poids des milliers de citations et d’œuvres auxquelles on a fait référence dans ce livre .

Moi qui n’ai pas l’habitude et qui trouve pénible d’étayer chaque opinion ou analyse avec la mention d’une autorité externe, … comme si je n’avais pas eu moi-même la capacité de l’internaliser.

Sinon, il me semble, un être humain termine par «not seeing the wood for the trees» (être bafoué dans ses grandes lignes par le détail). C’est un jeu qu’on ne peut pas gagner – le spécialiste peut connaître son petit monde de savants, le généraliste emploie un équipe de « fact checkers » qui en réalité coécrivent le livre, à la même fin.

Par exemple, en France je peux lire un livre très étayé par des références constantes avec une immense bibliographie à la fin. On en induirait que la France est à l’origine de presque toute invention, sinon les États Unis.

Pour Naomi Klein c’est pareil – le progrès semble être endogène au continent nord-américain, dans la vaste majorité de ses étapes. Chacun de ces pays a de bonnes raisons pour croire que c’est « chez nous » l’origine de telle ou telle tendance. Il s’ensuit qu’il y a souvent, pour eux, une raison ontologique pour cela, dans la culture, l’histoire et la géographie de son pays.

L’origine est en réalité souvent chez les britanniques, les polonais, les russes, les italiens, les espagnols, etc., d’autant plus qu’ils ont adopté la nationalité du pays ou de l’ex-colonie dans lequel ils vivent et qu'ils ont pleinement bénéficié de tous les savoirs des peuples premiers ! Mais dans la tradition de la post-analyse historique, chaque pays a son époque – le maintenant, c’est toujours «cheznous».

Là où il y a un apport irréfutable d’ailleurs, on «adopte» et on intègre les savants, ce serait le cas de Beethoven, Newton, Pasteur, Darwin, Nietzsche, Einstein, … ce qui donne une qualité internationale à la fraternité du savoir. L’humanisme et le savoir, l’universalisme du savoir, ne naissent pas tout-à-fait par hasard, dans ces circonstances, ils sont le fruit d’un intérêt commun, hautement sectoriel, anti-localiste, depuis l’usage du grec et puis du latin comme lingua franca.

Le problème, lorsque l’intellectuel discute du globalisme et de la mondialisation, de la croissance et du progrès, est qu’il est lui-même producteur du phénomène qu’il critique – juge et juré.

Ceux qui voyagent le savent. En fait le problème est plus facile à résoudre pour eux – ils ont plusieurs trames d’analyse à portée de cerveau, dans la mesure qu’ils peuvent se maintenir à distance de l’élite internationale qui n’a qu’une seule pensée, une seule culture, une seule vue (National Geographic). Ce n’est pas évident.

Le rapporteur rapporte, un peu comme un chien à son maître, les os d’exoticisme chez lui, en espérant qu’on les trouve intéressants. C’est l’écrivain-voyageur – le documentariste de notre époque. On peut noter qu’il est souvent exclu de l’obligation de citer ses sources – ce sont ses observations, la source. L’édifice du savoir de Kazakhstan n’est pas pris en compte par les américains, ni par les Kazakhs, pour tout dire. On préfère la narration du voyageur qui ne maîtrise même pas la langue de savoir du pays et qui y passe quelques jours ou quelques mois, en Montgolfière. On le voit bien dans le développement des vaccins contre la Covid, ceux qui ne sont pas inventés dans le cadre de l’élite internationalisée sont systématiquement dépréciés – écartés, on n’a même pas les moyens de les évaluer. Ne soyons pas naïfs, même le savoir est souvent basé sur rien d'autre que des liens d'affect.

Avec une trame d’analyse non-centraliste, on pourrait avancer l’idée que c’est précisément aux lisières et aux seuils entre une culture et une autre que les découvertes et les inventions sont les plus fécondes. Il reste le problème de leur assimilation et leur reproduction par la culture du centre. C'est le boulot de gens comme Naomi Klein, le plus près d'une encyclopédiste écologique de nos jours que j'ai rencontré, en litterature, jusqu'à là.